unctad.org | Discours aux troisièmes Assises de la Coopération au Développement
Statement by Mr. Rubens Ricupero, Secretary-General of UNCTAD
Discours aux troisièmes Assises de la Coopération au Développement
Gembloux
22 févr. 2002

Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs,

C´est pour moi un insigne honneur de participer aux Troisièmes Assises de la Coopération au Développement. Je le fais avec d´autant plus de plaisir que c´est à Bruxelles que nous avons, en mai de l´année dernière, scellé un nouveau contrat de solidarité de la communauté internationale envers les 49 Pays les Moins Avancés, à la faveur d´une conférence des Nations Unies sous l´égide de la CNUCED.

Permettez-moi de féliciter le Centre National de Coopération au Développement pour la hauteur de vue qu´il a manifestée en lançant un vaste programme de réflexion sur les politiques de coopération au développement. La CNUCED est heureuse d´apporter sa contribution à cette réflexion. Notre institution est depuis plus de 30 ans l´organe qui a vocation, au sein des Nations Unies, à promouvoir une démarche concertée de toutes les composantes de la communauté internationale en faveur du développement, et ce en vue d´une intégration mieux maîtrisée des pays en développement dans l´économie mondiale. Nous considérons que les axes essentiels d´une telle intégration sont le commerce et l´investissement -deux sphères dans lesquelles résonnent les forces de la mondialisation- mais aussi le renforcement des capacités humaines et institutionnelles des Etats, qui est un domaine dans lequel la coopération au développement demeure vitale.

Mesdames et Messieurs,

Le XXème siècle a été émaillé d´immenses progrès économiques, scientifiques et technologiques. Paradoxalement, il a aussi été une période de marginalisation et de souffrances pour une grande partie de l´humanité. Les conflits à répétition et leur effet d´aggravation de la pauvreté, les menaces découlant des pandémies comme le sida, représentent encore des défis majeurs pour le siècle qui commence. L´augmentation de la pauvreté n´a pu être empêchée par l´accélération de la mondialisation, qui a entraîné une accumulation de richesses sans précédent dans l´histoire de l´humanité, mais extrêmement concentrée dans les régions les plus favorisées. Cette saisissante coexistence de la pauvreté et d´une nouvelle prospérité, dans un contexte où la solidarité internationale a tendance à s´amenuiser, a récemment fait dire au Prix Nobel d´économie Amartya Sen que "même si le monde est beaucoup plus riche qu´il n´a jamais été, il est aussi un monde de privations extraordinaires et d´inégalités déconcertantes."

C´est donc dans le contexte d´un monde de contrastes que la CNUCED poursuit son action pour une meilleure coopération au développement, notamment en faveur des Pays les Moins Avancés. La Conférence de Bruxelles sur les PMA a fourni à la communauté internationale l´occasion d´explorer et de mettre en lumière de nouvelles possibilités d´action pour concrétiser la dynamique de solidarité que le Sommet du Millénaire avait appelé de ses vœux. Nous sommes partis du constat que la principale leçon à tirer de la mise en oeuvre du Programme d´Action des années 1990 pour les PMA est le fait que la coopération au développement doit être impérativement organisée à la lumière des changements fondamentaux qui sont intervenus sur la scène internationale, et qui sont plus ou moins tous liés au contexte de la mondialisation. Trois de ces changements parmi les plus importants me paraissent être la question de l´émergence des pays en transition dans l´économie mondiale; le phénomène de la polarisation croissante des flux de capitaux privés au profit de quelques pays émergents mais au détriment des pays les plus pauvres (une polarisation qui a donc été un facteur de marginalisation); et l´aggravation du problème de la dette de ces pays -notamment la dette multilatérale-- qui a été un obstacle majeur aux efforts qu´ils auraient voulu déployer pour sortir de la pauvreté.

La Conférence de Bruxelles a reconnu l´ampleur de ces problèmes et encouragé l´adoption d´un ensemble de réponses -notamment dans les domaines de l´accès aux marchés, de l´investissement et de l´aide- qui étaient justifiées par un diagnostic précis des ravages de la marginalisation, et par l´impératif d´une réponse mondiale à ce défi.

Il est permis de se demander si l´approche qui a sous-tendu la Conférence de Bruxelles et les réponses qu´elle a apportées ont été à la hauteur des défis. Qu´avons-nous réalisé à Bruxelles? Les PMA et leurs partenaires se sont collectivement engagés à combattre la marginalisation, c´est-à-dire la régression socio-économique et donc la pauvreté. Ce faisant, la Conférence a suscité de nouveaux engagements fondés sur les principes de responsabilité partagée dans les efforts accomplis pour anéantir la fatalité de la marginalisation. Nous avons examiné la raison d´être de la dénomination "PMA" et les avantages qu´elle a réellement apportés à ces pays, et nous avons essayé de remédier à ce qui a pu apparaître comme un déficit de crédibilité de cette dénomination au cours des 30 dernières années. En langage plus familier (et propre à un sport populaire en Europe), nous nous sommes demandés: comment pouvons-nous transformer dans les années à venir l´essai à travers les efforts accomplis en faveur des PMA?

Je ne voudrais pas que vous considériez cette question comme trop insolite, car elle est en fait étroitement liée à la question d´une meilleure coopération au développement. Je dirai même que la question est justifiée au-delà de l´existence de la dénomination "PMA", et qu´elle concerne la plupart des pays en développement. Je crois que nous devons être à l´écoute de ces pays quand ils expriment le besoin d´une nouvelle coopération internationale pour le développement.

Ce que nous disent ces pays, c´est que pour transformer l´ "essai" de la coopération, nous devons mieux comprendre que le monde n´est pas un terrain sur lequel tous les joueurs sont sur un pied d´égalité. Cela veut dire offrir une coopération internationale éclairée, et donc suffisamment "différenciée" (je serais tenté de dire "sur mesure") afin que l´on ne se contente plus du sentiment d´avoir offert un traitement spécial sans se soucier de son adéquation à la diversité des problèmes.

La mondialisation a certes multiplié les chances de prospérité offertes aux pays en développement, mais elle a aussi exacerbé la concurrence face à la demande mondiale, et ce faisant, exclu les pays dont les capacités productives sont inexistantes ou insuffisamment compétitives. C´est pourquoi je crois que la coopération internationale, comme l´a souligné la Conférence de Bruxelles, doit être fondée sur un nouveau paradigme, qui est celui de l´accompagnement de toutes les forces vives du développement dans un effort commun pour re-spécialiser les économies des PMA afin qu´elles trouvent mieux leur place dans l´économie mondiale.

Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de procéder à un bref survol de ce que nous avons entrepris à la CNUCED pour traduire les engagements de Bruxelles en initiatives concrètes. Notre démarche a consisté à conférer à tous nos programmes un élément de "perspective PMA", qu´il s´agisse de la recherche et de l´analyse des politiques, du renforcement des capacités, ou du développement des institutions, notamment pour promouvoir la compétitivité commerciale dans les PMA. C´est ainsi que nous avons aidé les PMA à formuler leur plate-forme de négociation avant la Quatrième Conférence Ministérielle de l´OMC à Doha, ce, à la faveur d´une réunion des ministres du Commerce des PMA, à Zanzibar en juillet 2001. Ceux qui étaient à Doha se rappelleront que les PMA ont réussi à faire entendre leur voix pendant les négociations.

Le Programme d´Action qui a été adopté à Bruxelles contient un ensemble d´objectifs quantitatifs permettant une évaluation des progrès qui seront réalisés dans la mise en œuvre de ce Programme. Animés par la volonté de faciliter cette mise en œuvre, nous avons élaboré une série d´indicateurs de suivi et d´évaluation des résultats d´exécution des engagements de Bruxelles. Cette démarche a été motivée par le constat que la communauté internationale ne disposait pas des outils nécessaires pour mesurer le degré d´exécution de ces engagements. Dans le même esprit, nous avons élaboré une "carte routière" des modalités concrètes de cette mise en œuvre, et nous préparons actuellement un programme intégré d´assistance technique pour les PMA, afin de les aider à mieux trouver leur place dans l´économie mondiale.

Afin de répondre à quelques-unes des questions importantes qui vont animer vos Assises, je voudrais essayer de contribuer à une meilleure compréhension de deux défis particuliers auxquels nous sommes tous confrontés. Tout d´abord, quelles sont les leçons des expériences antérieures en matière de coopération au développement? Deuxièmement, comment peut-on réformer la coopération au développement en vue d´en améliorer l´impact et l´efficacité?

La leçon des expériences antérieures

La CNUCED, dans ses travaux sur le commerce et le développement, a abouti à un constat majeur: celui de la nécessité d´un bon diagnostic des changements souhaitables en matière de coopération au développement. Les interrogations actuelles dans ce domaine témoignent d´une large insatisfaction quant à l´évolution de la coopération dans les années 1990, et d´un souci général de faire mieux au cours de la prochaine décennie.

Le diagnostic est résumé par quelques propositions récentes de la CNUCED. L´aide ne peut être efficace que si les pays récipiendaires appliquent des politiques pertinentes. Or les politiques actuelles présentent souvent de graves défauts, notamment quand elles n´ont pas prêté une attention suffisante aux questions sociales, ou à l´incidence de contraintes structurelles telles que l´insuffisance des infrastructures économiques et sociales. L´absence de coordination entre les activités des différents organismes d´aide nuit à la viabilité des projets financés par l´aide. La dette extérieure a également pesé sur l´efficacité de l´aide, entraînant une réduction des investissements publics et privés dans les pays endettés. Il ne sert à rien d´accroître le volume de l´aide si l´on ne se préoccupe pas d´en améliorer l´efficacité. Par ailleurs, pour que les programmes de développement aboutissent, il est essentiel qu´ils soient la propriété des pays concernés.

Ce constat nous invite à jeter un nouveau regard sur les faiblesses inhérentes au paradigme qui a sous-tendu la coopération internationale au service du développement dans les années 1990. Ce regard peut être jeté sous plusieurs angles: (i) la relation entre le système de fourniture de l´aide et l´efficacité de celle-ci; (ii) l´articulation de l´aide et du service de la dette; et (iii) le degré d´adéquation de l´allégement de la dette des pays pauvres très endettés.

L´évolution des apports d´aide extérieure a souvent été équivalente à un choc extérieur pour les PMA. Pour la plupart de ces pays, et pour plusieurs autres pays d´Afrique, ces apports se sont averés encore plus instables que les recettes d´exportation, et plus irréguliers aussi que les recettes publiques courantes. L´irrégularité des apports d´aide a contribué à aggraver l´instabilité macro-économique que l´aide au programme avait vocation à réduire. En outre, l´aide a provoqué des distorsions dans les finances publiques de bon nombre de PMA. Ces pays ont été soumis à une double contrainte, à savoir, s´accommoder d´une aide aux projets non coordonnée et non intégrée, et respecter l´engagement de réduire leur déficit budgétaire. Les dépenses d´équipement, en pourcentage des dépenses publiques totales, ont généralement augmenté alors que les dépenses publiques de fonctionnement chutaient. Il est à cet égard bien regrettable de constater que les dépenses de fonctionnement dans le secteur de l´éducation ont diminué de façon vertigineuse dans les PMA au cours de la période d´ajustement, ce qui s´est traduit par une détérioration de la "performance" de ces pays sur le plan de l´alphabétisation et du développement des ressources humaines, comme nous l´avons observé, par exemple, dans un pays comme la Tanzanie.

L´efficacité de l´aide a également souffert de l´endettement extérieur, qui a freiné les investissements publics et privés dans les PMA. Pour ces pays, au cours des années 1990, aide et endettement sont allés de pair, les créanciers-donateur publics en tant que groupe fournissant de préférence des moyens à ceux qui avaient déjà une dette envers eux. En fait, les bailleurs d´aide bilatérale ont été pris dans un cercle vicieux où un fort endettement diminuait l´efficacité de l´aide, et où, à cause d´une moindre efficacité de l´aide, cette dernière alourdissait l´endettement.

Pour ce qui est de la dette, la plupart des observateurs conviennent qu´une condition nécessaire au succès de l´initiative des PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) est que l´allégement de la dette s´ajoute à l´aide publique au développement. Les institutions de Bretton Woods semblent accepter qu´une augmentation des flux d´aide et une amélioration de l´accès au marché constituent les principaux éléments d´un environnement international mieux à même de réduire la pauvreté. Toutefois cette démarche est fondée sur un constat implicite, à savoir que le problème de l´endettement dans les pays pauvres, et dans les PMA en particulier, a été résolu à la faveur de l´initiative PPTE renforcée. Nous sommes plutôt d´avis qu´une durabilité authentique à long terme exige davantage d´allègement de la dette dans les pays pauvres. En outre, il existe une corrélation étroite entre la dépendance par rapport aux matières premières et le caractère non soutenable de la dette extérieure. Nous devons accorder une attention renouvelée aux liens entre l´économie internationale de matières premières et les niveaux non soutenables de l´endettement dans les pays pauvres en vue de promouvoir une solution crédible au problème de la dette. Nos recherches ont récemment révélé une corrélation positive assez forte entre la baisse des cours des matières premières et l´augmentation de la pauvreté dans les PMA, particulièrement ceux qui sont fortement dépendants d´une seule matière première.

Quelle coopération au développement?

A la lumière des éléments de diagnostic que je viens d´esquisser, il est souhaitable de proposer une approche stratégique du financement du développement qui puisse doter les pays pauvres de véritables capacités de participation au commerce international. Cette approche pourrait s´articuler autour des grands axes suivants.

Le premier axe a trait à une réorientation des politiques nationales. Il s´agit de promouvoir un développement des capacités de production et de la compétitivité à travers des transformations économiques structurelles pour réduire la dépendance excessive par rapport aux produits primaires. Cette approche vise à instaurer un cercle vertueux de croissance des exportations, de l´investissement et de l´épargne à travers un meilleur équilibre entre actions publiques et initiatives privées.

Un deuxième axe de cette nouvelle coopération au développement consiste à assurer des flux d´aide adéquats, qui sont indispensables à l´efficacité des politiques intérieures. Pour ce qui est des PMA et dans l´avenir immédiat, compte tenu des contraintes qui pèsent sur les flux de capitaux privés, l´aide publique au développement devra demeurer la principale source de financement extérieur.

Un troisième axe consiste à instaurer un partenariat reposant sur une véritable appropriation par les pays récipiendaires du processus de décision relatif à l´utilisation de l´aide. Un accroissement de l´aide n´aura d´effet positif sur le développement que si des efforts sont déployés, à la fois par les PMA et par leurs partenaires, pour accroître l´efficacité de cette aide. Il s´agit aussi d´encourager une conception pluraliste des stratégies de développement, qui ne peuvent se ramener à un modèle unique. Un préalable à l´appropriation nationale réside dans un effort des donateurs pour coordonner leur aide entre eux. Le renforcement des capacités d´absorption dans les PMA est aussi essentiel pour une meilleure appropriation des politiques. Comme l´ont indiqué les ministres des Finances des pays pauvres très endettés, "une quantité impressionnante d´assistance technique nous est fournie, mais la plus grande partie remplace au lieu de renforcer les capacités dans nos administrations". L´adoption récente du Nouveau Partenariat Economique pour le Développement de l´Afrique (le NEPAD) par les leaders du continent africain constitue une avancée importante dans le sens d´une maîtrise de sa destinée par un continent en développement.

Un quatrième axe de la nouvelle approche stratégique de financement du développement consisterait à adopter des mesures d´allègement de la dette qui soient adéquates. Il est nécessaire, à cet égard, d´approfondir, d´accélérer et d´élargir l´allègement en retenant des seuils plus faibles pour juger de la viabilité de l´endettement, en se fondant sur des prévisions plus réalistes concernant la croissance économique, les exportations et les importations, et en adoptant des mesures plus immédiates de réduction de l´encours et d´allègement de la dette.

Le dernier axe d´une nouvelle approche a trait au renforcement de la cohérence du système global de coopération pour le développement. Il s´agit d´accroître les synergies entre les politiques internationales en faveur des PMA dans les domaines de l´aide, de la réduction de la dette et du commerce international, et la promotion des flux de capitaux privés.

L´un des grands défis du troisième millénaire en matière de coopération pour le développement consistera à doter les pays les plus pauvres d´une réelle capacité productive, ainsi que les moyens de jouir d´une telle capacité à l´échelle internationale, afin qu´ils participent de façon aussi équitable que possible au processus d´intégration globale auquel nous assistons. La réussite d´une coopération au développement plus solidaire sera à ce prix, car, comme l´a dit Martin Luther King, "pour que la prospérité soit durable, elle doit être partagée". Nous devons tout entreprendre pour promouvoir de nouvelles synergies créatrices entre la logique de la compétition et celle de la solidarité.

Dans ce contexte, qui est celui d´un tournant dans l´histoire de la coopération internationale au développement, je considère les Troisièmes Assises de la Coopération au Développement comme un événement de la plus grande pertinence, hautement justifié, et reflétant -une nouvelle fois- l´engagement généreux et éclairé de la Belgique, partenaire important non seulement des pays du sud, mais aussi des organisations qui s´efforcent d´aider ces pays. Je profite de cette occasion pour remercier solennellement le gouvernement belge pour l´appui qu´il apporte aux programmes d´assistance technique de la CNUCED, et pour sa contribution à la réussite de la Troisième Conférence des Nations Unies sur les Pays les Moins Avancés. Nous comptons sur la Belgique pour nous permettre de continuer à agir en faveur des Pays les Moins Avancés et des pays en développement en général.



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