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La COVID-19 fait ressurgir la nécessité d’une production pharmaceutique dans les pays pauvres
27 mai 2020
La CNUCED et l'OMS s’allient pour répondre à l'appel urgent pour encourager la production de médicaments essentiels localement dans les pays en développement.


Aujourd’hui, plus de 100 projets de développement d'un vaccin contre la COVID-19 à travers le monde - dont huit sont entrés en phase clinique – nourrissent l'espoir d'une percée extraordinaire de la recherche médicale.

Mais une très forte inquiétude demeure quant à savoir qui aura, et ainsi qui n'aura pas accès au vaccin, dès que celui-ci sera homologué.

"Une fois qu'un vaccin contre la COVID-19 sera disponible, il est probable que la demande, massive, dépassera rapidement l'offre", a déclaré James Zhan, directeur de l'investissement et des entreprises à la CNUCED.

"Si l'industrie pharmaceutique ne peut répondre à la demande, ce sont les populations des pays pauvres qui seront laissées pour compte", a-t-il déclaré lors de l'ouverture d'un webinaire organisé avec l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Le manque d'accès aux médicaments essentiels est le terrible lot de nombreuses familles dans les pays en développement. Ainsi, en Afrique subsaharienne, l’OMS estime que près de 500 000 enfants meurent chaque année de maladies qui sont évitables par la vaccination.

Problème toujours sans solution

La COVID-19 a remis cet enjeu à l’ordre du jour.

Les craintes que l'accès au vaccin soit basé sur une forme de priorité ont culminé le 13 mai dernier avec l’annonce du géant pharmaceutique français Sanofi Pasteur selon laquelle les premières doses de son vaccin, s'il était homologué, seraient livrées aux États-Unis en priorité parce que le gouvernement américain a été le premier à investir dans la recherche et le développement de celui-ci.

Le lendemain, plus de 140 dirigeants et personnalités du monde entier ont signé une lettre ouverte défendant la priorité pour une santé publique mondiale contre des intérêts nationalistes et les profits des entreprises.

L'appel en faveur d'un "vaccin pour tou-te-s" fait suite à un événement organisé par l'Union européenne qui, une semaine plus tôt, avait permis de lever près de 8 milliards de dollars auprès de gouvernements à l'intérieur et à l'extérieur de l’Union. Ces fonds sont dédiés à garantir un accès universel et abordable au médicament contre la COVID-19.

Et le 19 mai, l'Assemblée mondiale de la santé a adopté une résolution historique, coparrainée par plus de 130 pays, appelant à un accès équitable aux vaccins et autres traitements contre le virus. 

Une capacité de production locale inexploitée

Si cette résolution et les fonds levés sont utiles, ils ne répondent que provisoirement au problème. Et alors que les discussions se focalisent sur la question des brevets et des profits, un problème fondamental reste négligé : le manque de capacité de production dans les pays en développement.

La production de vaccins est actuellement concentrée dans peu de pays développés, aux mains d’une poignée de grandes firmes. Selon l'OMS, moins de quatre fournisseurs produisent près d'un tiers (32 %) des vaccins. Près des deux tiers de ces vaccins à l’étude (63 %) sont actuellement préqualifiés pour homologation.

"La COVID-19 a montré à quel point les chaînes d'approvisionnement en produits médicaux sont vulnérables lorsqu'elles dépendent d'un petit nombre de fabricants, que ce soient de matières premières ou de produits finis", a déclaré Emer Cooke, directrice du département de la réglementation et de la préqualification de l'OMS.

Selon la CNUCED et l'OMS, de nombreux pays en développement ont besoin d'aide pour renforcer leurs capacités à produire des biens médicaux essentiels, qu'il s'agisse de vaccins, d'antibiotiques ou d'équipements de protection individuelle.

Ceux qui ont réussi jusqu'à présent à mettre en place une industrie pharmaceutique locale capable de se conformer aux normes de qualité internationales sont pour la plupart des pays asiatiques à revenu faible et moyen, comme l'Inde et la Thaïlande.

Cette même capacité de production est restée largement inexploitée en Afrique, où se trouvent la majorité des pays les moins avancés.

25 millions de doses

Sur les 40 producteurs de vaccins du Réseau de fabricants composé de 14 pays en développement, The Developing Countries Vaccine Manufactures Network, un seul est africain : l'Institut Biovac, basé au Cap (Afrique du Sud) fournit actuellement plus de 25 millions de doses de vaccins chaque année contre des maladies telles que la rougeole, la polio et la tuberculose.

Le directeur général de Biovac, Morena Makhoana, a affirmé que la sécurité sanitaire publique en Afrique nécessite une augmentation des productions dans les pays africains.

A défaut, les 1,2 milliard d'habitants du continent resteront vulnérables aux déraillements sur les chaînes d'approvisionnement mondiales et dépendants des politiques commerciales des gouvernements étrangers. Depuis le début de la pandémie, près de 80 pays ont imposé une forme ou une autre de restriction à l'exportation de fournitures médicales.

"Les gouvernements africains devraient considérer leur capacité nationale comme une garantie contre la prochaine pandémie", a déclaré M. Makhoana. "Nous ne pouvons continuer à dépendre des approvisionnements extérieures".

Corriger les défaillances du marché

"Le respect des normes sanitaires est coûteux et les producteurs locaux n'en ont généralement pas les moyens", a déclaré Christoph Spennemann, juriste à la CNUCED et expert sur les questions de production pharmaceutique locale.

"Ils leur faut attirer les investissements", a-t-il ajouté, "bien que dans le cas des vaccins, le marché n'encourage pas les investissements à long terme car une fois la menace de pandémie écartée, la rentabilité de ce médicament peut diminuer". Et d’ajouter qu'une telle défaillance se produit déjà sur le marché des antibiotiques.

Bien que l'investissement soit une pièce importante du puzzle, il n’en est pas l’élément central. Toutes les politiques – d’investissement, de facilitation du commerce, sur la propriété intellectuelle, de santé - doivent être menées de front.

Par exemple, toute perturbation et retard dans le transport puis le dédouanement des marchandises rendent l’importation de principes pharmaceutiques actifs coûteuse pour les producteurs locaux des pays en développement.

Il en va de même pour les droits de douane à l'importation. Si les vaccins ou les antibiotiques peuvent être importés en franchise de droits dans de nombreux pays en développement, ce n'est pas le cas pour les intrants nécessaires à la production locale. Résultat :  les entreprises locales sont moins compétitives.

Il est également de la plus haute importance de renforcer les systèmes réglementaires, d'améliorer le climat des affaires et d'aligner la recherche et le développement sur la demande du marché.

"Ce travail ne peut être mené par les seuls ministères de la santé", a déclaré M. Spennemann.

"Au-delà de rassembler les différentes agences, il est important de construire des partenariats entre les producteurs locaux, leurs gouvernements et les sociétés détentrices de brevets", a-t-il déclaré.

Nouveau projet de développement

La CNUCED et l'OMS développent ensemble, sur trois ans, un projet de création des partenariats visant à conseiller les gouvernements sur les politiques adaptées dans la Communauté de l'Afrique de l'Est (CAE) et en Éthiopie.

Les producteurs de la CAE utilisent actuellement moins de 50 % de leurs capacités en raison des restrictions liées à la pandémie de la COVID-19 et des pénuries en principes pharmaceutiques actifs de base qu’il leur faut importer de l'étranger.

Ce projet contribuera à aligner la production d'antibiotiques dans la CAE sur les besoins régionaux en matière de santé publique, afin d'augmenter la quantité d’antibiotiques actuellement sous-approvisionnés, tout en réduisant l'offre excédentaire de ceux qui contribue à une résistance aux antibiotiques chez les patients.

La CNUCED apportera son expertise dans les domaines de l'investissement, de la facilitation du commerce, de la propriété intellectuelle, du développement des entreprises et de l'industrialisation. De son côté, l'OMS aidera les gouvernements et les entreprises à mieux prendre en compte les lois et normes réglementaires. 


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